Un homme Noir, et la police française, sous les projecteurs après son agression filmée

Un homme Noir, et la police française, sous les projecteurs après son agression filmée


PARIS — Sans la vidéo, Michel Zecler pense que son affaire aurait fait l’objet, au mieux, une brève dans les journaux.

Peut-être, a-t-il dit lors d’une interview jeudi, y aurait-on lu quelque chose comme: “Un jeune homme, Noir, habillé avec un sweat et capuche, une sacoche, a agressé des policiers, a essayé de prendre leurs armes.”

“Si je n’ai pas mes caméras, je suis en prison aujourd’hui”, a-t-il ajouté, en référence aux caméras de sécurité à l’entrée de l’immeuble qui abrite son studio d’enregistrement.

Les images vidéo de ces caméras montrent des policiers attaquant sans raison M. Zecler, un producteur de 41 ans reconnu dans le monde du rap français. Elles ont attisé une crise politique en France et braqué une nouvelle fois les projecteurs sur la question des violences policières, particulièrement à l’encontre de Français issus des minorités.

“Ce qui me choque le plus, ce n’est pas qu’il y a des éléments racistes dans la police,” dit M. Zecler. “Ce qui m’étonne, c’est qu’ils se sentent suffisamment en confiance pour aller aussi loin, dans leurs actes, dans leurs mots.”

M. Zecler était dans son studio et donnait au New York Times sa première longue interview depuis qu’il a été propulsé au coeur d’un tollé national qui a forcé le gouvernement d’Emmanuel Macron et sa majorité à retirer et réécrire un article de la proposition de loi “relative à la sécurité globale” qui aurait restreint la possibilité de diffuser des vidéos de policiers.

Tout au long des deux heures qu’a duré l’entretien, il a tenu son bras gauche blessé près de son corps, grimaçant parfois de douleur. Il revenait d’une série de consultations à l’hôpital suite aux blessures qu’il a subies — la déchirure d’un tendon au bras, une blessure à la tête et des hématomes sur son visage et son corps. Vendredi, il devait être opéré pour recoudre le tendon.

Credit…Michel Zecler/Gs Group, via Agence France-Presse — Getty Images

Les opposants à l’article 24 de la proposition de loi sur la sécurité globale lui reprochent de vouloir empêcher le type de vidéos, filmées par des portables et montrant des policiers agressant des manifestants, qui leur ont précisément attiré d’intenses nouvelles critiques.

La vidéo de l’agression de M. Zecler a été postée sur les réseaux sociaux le 26 novembre par Loopsider, un site d’informations français. Si la loi avait été adoptée, cela aurait pu être illégal.

Mais son passage à tabac n’a pas fait l’objet d’un traitement déformé dans un entrefilet de journal. Au contraire, l’image du visage terriblement tuméfié et ensanglanté de M. Zecler a été vue dans la France entière.

Dans une interview accordée vendredi à Brut, un site d’information prisé par les jeunes, M. Macron a déclaré qu’“il n’y a rien qui l’excuse, qui le justifie”, en référence à l’agression. La disposition contestée de la proposition de loi sur la sécurité, qui fait partie d’un virage politique concerté visant à fortifier le flanc droit du président face à l’opposition nationaliste, a été torpillée.

L’impact a été tel que certains n’hésitent pas à faire le parallèle avec la vidéo montrant l’assassinat aux États-Unis de George Floyd, qui a déclenché des manifestations contre le racisme et les violences policières dans le monde entier, y compris dans les villes françaises.

M. Zecler dit qu’il a encore du mal à dormir. Il revit son agresssion en boucle, dit-il, et particulièrement “le regard des policiers, la haine” dans leurs yeux et leurs injures racistes à son encontre — “ sale N…”.

Il a été maintenu deux jours en garde à vue, puis rapidement libéré après la consultation par les autorités judiciaires de la vidéo, qui contredit le témoignage initial des trois policiers.

Selon le procureur de Paris, les fonctionnaires, qui ont nié avoir tenu des propos racistes, ont déclaré que M. Zecler avait attiré leur attention parce qu’il ne portait pas de masque et “qu’une forte odeur de cannabis émanait de sa personne”. Ils l’ont accusé de les avoir entraînés de force dans son studio, de leur avoir porté des coups et d’avoir refusé de se soumettre à son arrestation.

La vidéo, ainsi que M. Zecler, témoignent d’une toute autre version des faits.

Le soir du 21 novembre, M. Zecler — qui dit qu’il avait oublié mettre un masque, dont le port est obligatoire dans le cadre des mesures sanitaires contre le coronavirus — se dirigeait à pied vers l’entrée de son studio, Black Gold, dans le quartier huppé du 17ème arrondissement.

La video montre ensuite trois policiers faisant irruption dans l’entrée du studio, sans avertissement verbal, affirme M. Zecler. Il dit leur avoir répété plusieurs fois qu’il était dans son propre local professionnel et leur avoir demandé ce qu’ils faisaient là. Au départ, dit-il, il n’était même pas sûr qu’il s’agissait de vrais policiers.

Dans la vidéo, on voit les policiers tenter en vain de le traîner à l’extérieur, avant de fermer la porte derrière eux. Dans l’étroite entrée, on les voit ensuite le rouer de coups — pendant six minutes au total, selon le procureur de Paris.

La vidéo montre les policiers assénant à M. Zecler de nombreux coups de pieds et de coups de poings, et le frappant avec une matraque alors même qu’il encaisse les coups sans répondre.

Bien qu’il y ait eu plusieurs cas largement médiatisés de violences policières contre des Français Noirs et Arabes ces dernières années, il est difficile d’avoir une idée précise du problème car il est illégal de recueillir des données éthniques en France.

Mais d’après une rare enquête officielle menée en 2017 par le Défenseur des droits, une autorité administrative indépendante, les jeunes hommes perçus comme Noirs ou Arabes avaient 20 fois plus de probabilité d’être soumis à un contrôlé d’identité. Quelque 80 % déclaraient avoir été contrôlés au moins une fois dans les cinq dernières années, contre 16 % du reste de la population.

M. Macron, lors de l’entretien avec Brut vendredi, a reconnu qu’ “aujourd’hui, quand on a une couleur de peau qui n’est pas blanche, on est beaucoup plus contrôlé”. Il a ajouté qu’une chose pareille était “insoutenable”.

Depuis la publication de la vidéo, M. Zecler, un homme habituellement discret, dit être éberlué par la tempête dans laquelle il a été propulsé, et il craint de faire l’objet d’une récupération politique.

Il a reçu un large soutien de la part de gens ordinaires, d’élus et de personnalités, comme celui de la chanteuse francophone la plus connue du moment, Aya Nakamura, qui a twitté : “Merci aux caméras et courage à Michel”.

Mais certains médias d’extrême-droite — y compris ceux que M. Macron cherche à courtiser — tentent de jeter le doute sur sa crédibilité, mettant en avant son casier judiciaire de jeunesse.

La sacoche de M. Zecler contenait une faible quantité de cannabis, 0,5 grammes, selon le procureur. M. Zecler dit qu’il ne fume pas et que la marijuana avait été oubliée dans son studio par un de ses artistes.

L’enquête contre M. Zecler a été classée après l’examen des images des caméras de sécurité, et une nouvelle enquête a été ouverte contre les policiers.

Bien qu’innocenté, M. Zecler dit vouloir comprendre pourquoi il a été ciblé.

“J’ai besoin de savoir”, dit-il, et il se demande si c’était parce qu’ils ont vu “un homme Noir qui a l’air de venir d’un quartier populaire dans ce quartier particulièrement aisé du 17ème.”

Il s’avère que l’agression a eu lieu moins d’une journée après la mise en ligne, par lui et son associée Valérie Atlan, d’un nouveau clip musical sur un thème anti-violence et avec le message que “l’amour est plus fort que la haine”.

Après avoir passé ses premières années en Martinique, une île des Antilles françaises, M. Zecler a grandi avec sa mère et son frère dans un HLM de Bagneux, en banlieue parisienne. Sa mère, aide-soignante, travaillait souvent de nuit, et la famille manquait toujours d’argent.

Sa mère lui conseillait sans cesse de rester discret, dit M. Zecler, peut-être parce qu’ils étaient nouveaux-venus, et parce qu’il était Noir.

“Ne te fais pas remarquer”, lui disait-elle. “On est très pudiques.”

Les conseils lui sont restés. “Si on est invité à une fête, je ne vais pas me lever pour aller picorer, jamais le premier”, dit-il.

Mais à l’adolescence, attiré par l’argent facile que certains de ses pairs semblaient gagner à Bagneux, il prit part à des vols à main armée et fut condamné à de la prison à l’âge de 17 ans. Il en sortit à 24.

Dans le monde du rap, certains auraient pu se targuer d’avoir fait de la prison. Mais M. Zecler dit qu’il n’en parle jamais, qu’il en a “honte”. Dix-sept ans plus tard, il préfère plutôt se concentrer sur l’entreprise qu’il a créée et les succès qu’il s’est attirés.

“Je pars de Bagneux et j’arrive dans le 17ème, c’est une fierté”, dit-il.

Olivier Cachin, un journaliste spécialisé dans le rap, dit que M. Zecler “est très respecté dans le milieu du business rap. Il fait partie de ces hommes de l’ombre. Ce n’est pas quelqu’un qui va montrer sa ganache dans les journaux.”

Ayant réussi à reconstruire sa vie, M. Zecler assure qu’il croit en la justice et qu’il ne veut pas perdre confiance en elle en raison de son agression. Il ne veut pas que les jeunes artistes qui enregistrent avec lui soient pleins de haine. Il compte parmi ses amis des policiers et assure qu’il y a de bons policiers.

“C’est très important”, dit-il. “Certains éléments sont certainement à corriger. Mais on ne peut pas parler de tout le monde en une phrase.”



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